mercredi 1 novembre 2017

Sur le culte des ancêtres et des crânes


Sur le culte des Ancêtres, des Crânes et Samonios


" Tous les Gaulois se prétendent issus de Dis Pater : c'est, disent-ils, une tradition des druides. En raison de cette croyance, ils mesurent la durée, non pas d'après le nombre des jours, mais d'après celui des nuits ; les anniversaires de naissance, les débuts de mois et d'années, sont comptés en faisant commencer la journée avec la nuit." 
- Jules César Guerre des gaules VI-18

Dis Pater (romain) = Dits-Ater (gaulois), face terrible d'une divinité sombre, de la nuit, de la mort issu du Dagodeuos.



Aborder une question aussi vaste en ces temps de Samonios me paraissait de circonstance en lien avec la fin de la commémoration du 300e de la dite renaissance druidique. Nous prenons le temps traditionnellement à Samonios de remercier et de saluer nos défunts, nos ancêtres et, bien sûr, les personnages illustres qui ont fait avancer notre société; ici, pour le 300e, les celtomanes qui ont refondé le druidisme dès 1717. Écrire un article sur l'attestation et l'enracinement antiques du culte des ancêtres et des crânes en quelques pages sera ardu et j'espère que vous en apprécierez cependant la lecture.

D'abord, afin de bien comprendre comment on peut retrouver des traces des pratiques chez les celtes antiques, il faut se baser sur les recherches scientifiques, linguistiques et archéologiques toujours en cours. Pour pouvoir analyser ce que nous avons comme résultats, il faut par contre comprendre la tripartition indo-européenne de la société celtique. Les traces les plus abondantes et évidentes qui ont été retrouvées proviendraient de la 2e fonction sociale, donc de la classe guerrière. De par sa position dans l'organisation tri-fonctionnelle de la société celtique, la classe royale et guerrière a largement et d'abord utilisé le culte des ancêtres pour établir et légitimer sa position et sa domination sur la troisième classe laborieuse celtique. Dit-on communément, il n'y a pas de trace de culte des ancêtres chez les druides, c'est-à-dire chez la première fonction, soit la classe sacerdotale celtique. Pourtant, l'absence de traces archéologiques ne dément pas absolument de nier en bloc la possibilité de ce culte. Bien sûr, les druides n'ont pas laissé de traces de leur doctrine... Cependant, les nombreuses traces de sacrifices sur les lieux d'autels attestés démontrent sufisamment la présence d'un culte des crânes, que ceux-ci soient animaux ou humains, plus rarement, et de moins en moins présents voire absents vers la fin du 1er siècle avant J.C. Comme nous le savons, les seuls qui pouvaient officier les sacrifices sont les druides.

Les traces démontrent que tout le reste de la société celtique pratiquait ce culte. Si pour la classe guerrière le culte était public : crânes cloués sur les murs, les portiques de la ville, les temples, etc..., un culte similaire devait exister en privé chez les gens du commun. Ainsi, plusieurs autels dits privés ont été localisés... et seraient associés aux terres d'anciennes fermes gauloises. Donc pas très ''royale ou guerrière '' comme position. 

Ainsi, en bref, nous avons des traces attestées d'un culte celtique des crânes pour la classe guerrière : un culte des ancêtres, des personnages illustres de la société, royaux sans doute au premier chef, et finalement des ennemis illustres tués au combat et dont les crânes étaient exposés publiquement. Le crâne devenu ''artéfact plus ou moins sacralisé'' était un objet de prédilection dans l'espace domestique ou public et était montré avec fierté aux visiteurs.
(voir J.J. Hatt, Mythes et Dieux de la Gaule)

''Les têtes de ces ennemis les plus illustres, après les avoir
enduites d'huile de cèdre, ils les gardent avec soin
dans un coffre à provision et ils les montrent aux
étrangers, se vantant que pour l'une de ces têtes
son père ou l'un de ses ancêtres ou lui-même n'ait
pas accepté la somme qu'on lui proposait. On dit
même que certains se vantent de n'avoir pas
accepté pour l'une de ces têtes son poids équivalent en
or, montrant par là une grandeur d'âme, bien
propre aux Barbares.»
XIV, 115 :
(À Rome, lors du siège du Capitale) : «Les Celtes le
premier jour achevèrent de couper les têtes des
ennemis morts suivant la coutume de leur nation.»
Visage de la mort et du mort en Gaule celtique ou la philologie et l'archéologie peuvent-elles faire bon ménage? Jean Louis Brunaux, p. 267,  http://www.persee.fr/docAsPDF/pica_0752-5656_1998_num_1_1_2284.pdf


Voici à titre d'exemple d'observations archéologiques : 

''Dans le premier cas, il s'agit d'un véritable porche monumental, muni probablement d'un étage et couvert d'un toit. C'est là qu'étaient entreposés des milliers d'armes formant trophée qui furent découvertes effondrées, de part et d'autre, dans le fossé. Parmi ces armes figuraient également des pièces de char, ainsi que des crânes de bovidés et des crânes humains probablement utilisés à des fins de décoration. Il est évidemment tentant de voir dans un tel bâtiment ce que pouvait désigner dans le texte de Strabon12 l'emploi curieux du mot «propulaioi », auxquels précisément les Gaulois fixaient les crânes de leurs ennemis vaincus.'' Les sanctuaires celtiques de Gournay-sur-Aronde et de Ribemontsur-Ancre, une nouvelle approche de la religion gauloise Monsieur Jean-Louis Brunaux SANCTUAIRES CELTIQUES ET RELIGION GAULOISE, p. 573

(...)

''Les boîtes crâniennes n'ont pas été retrouvées, ce qui suppose peut-être qu'elles étaient considérées comme des sacra d'un autre ordre. La pratique celtique consistant à fixer aux temples ou aux portes des maisons les crânes coupés aux ennemis tués est bien décrite notamment par Diodore de Sicile et Strabon qui ont recopié l'un et l'autre un passage dû, selon toute probabilité, au Livre XXIII des Histoires de Posidonios. Les découvertes de Gournay apportent des précisions supplémentaires. Il a été, en effet, découvert à proximité du porche d'entrée six rondelles osseuses taillées dans l'occipital tout autour du foramen magnum ou trou occipital. Ces pièces témoignent d'une volonté d'agrandissement de ce trou occipital, nécessité soit par le nettoyage de l'intérieur de la boîte crânienne sans risque d'endommagement de celle-ci, soit par le passage d'une pièce de fixation, pieu de bois par exemple. La découverte de pièces similaires encore associées aux boîtes crâniennes sur le site proche de Montmartin nous fait plutôt pencher pour la première hypothèse18. Quoi qu'il en soit, il est remarquable que ce travail a été effectué sur des têtes encore fraîches et sur le lieu même de leur exposition. Il s'avère ainsi — et les découvertes de Ribemont que nous allons évoquer plus loin le confirment amplement — qu'il y avait deux types de traitement du corps de l'ennemi, l'un qui se faisait sur le champ de bataille, l'autre sur le sanctuaire. Le premier est décrit par Diodore. Dans ce premier cas la tête revient au guerrier vainqueur qui en fait sa propriété personnelle. Dans le second cas, c'est le corps entier qui devait être ramené au sanctuaire et qui était dépecé sur place. A Gournay une soixantaine d'os révèlent qu'au moins une douzaine d'individus ont subi ce sort. Une clavicule découpée à grand renfort de coups de couteau indique encore que le dépeçage à eu lieu non loin de ce même porche d'entrée. '' Les sanctuaires celtiques de Gournay-sur-Aronde et de Ribemontsur-Ancre, une nouvelle approche de la religion gauloise Monsieur Jean-Louis Brunaux,  http://www.persee.fr/docAsPDF/crai_0065-0536_1997_num_141_2_15761.pdf    p. 584

Sur le symbolisme du crâne :

Celui-ci devient tantôt un trésor et un symbole de fierté familiale et clanique, tantôt un trophée de guerre et tantôt une coupe sacrificielle dont le guerrier pouvait faire sienne la force de l'ennemi vaincu. Un peu comme chez les cultes des peuples de chasseurs, on pense faire sienne l'énergie vitale de l'animal chassé en l'ingérant, en lui rendant hommage et en exhibant son crâne publiquement. 

À propos du symbolisme du crâne chez nos illustres ancêtres, je vous propose ici-bas quelques sources : 

Dans le Dictionnaire des Symboles de Chevalier et Gheerbrant : 
'' Le crâne, siège de la pensée, et donc du commandement suprême, est le chef (...) expression de l'esprit et de l'intelligence de Dieu, son avatar microcosmique, le cerveau humain, forme de l'Oeuf cosmique et comme lui matrice de la connaissance. '' p. 307 

''2 Août 2010

Le symbolisme du crâne

Résumé :
Le crâne (CRâNe) se trouve au sommet du squelette. C'est la partie impérissable du corps. Il est le siège de l'âme, sa demeure, son véhicule, tout comme la grotte, la CaveRNe et le CaiRN sont des demeures de l'Esprit. Le crâne est donc réceptacle de vie, mais il symbolise aussi la mort physique, par laquelle il faut passer pour renaître à un niveau spirituel supérieur.
Dans les légendes européennes et asiatiques, le crâne humain est un homologue de la voûte céleste. Il est une caverne en miniature (voir ce mot) qui, elle-même, est une représentation en miniature du Ciel.
On observe le culte des têtes coupées, chez les ligures et les celtes. Dépouillée de sa CaRNe, la tête devient un CRâNe. Le culte des crânes est à rapprocher de celui des ancêtres. Le crâne-trophée représente la supériorité du chasseur sur l'animal, ou du guerrier sur son ennemi. Retourné, il peut servir de coupe dans certains rituels.''


Pensons aussi à Kernunnos qui est représenté souvent avec un crâne de cerf. 
Dit dieu au crâne de cerf ("dieu au bois de cervidé")

Pensons aussi au crâne d'Ymir le géant primordial islandais dont le crâne deviendra la voûte du ciel.  

À propos du culte des ancêtres 

''Selon les régions et les époques, le culte des ancêtres revêt deux aspects différents, suivant qu'il s'adresse à l'ensemble des ancêtres ou à un héros particulier : ancêtre mythique, dispensateur des éléments de culture, organisateur des institutions sociales. Se rattachant à un culte encore plus répandu, celui des morts, il a pour objet de faire du trépassé (et, souvent, de l'ensemble des trépassés) l'intercesseur (ou les intercesseurs) des vivants auprès de la divinité et de rapprocher les uns et les autres comme si la mort n'avait pas causé la moindre brisure. ''
- Universalis.fr ,culte des ancêtres, https://www.universalis.fr/encyclopedie/culte-des-ancetres/

Au mois d'octobre-novembre les temps de Samonios sont un moment privilégié pour rendre hommage à ses ancêtres, leur parler, leur faire ses bons souhaits et demander leur soutien à soi et à sa famille.  
Samonios, c'est un temps parfait pour se recentrer sur soi-même, sur ses origines intimes. Vouloir se commémorer et rendre grâce à ses ancêtres est naturel chez l'être humain, d'où tous les cultes des ancêtres attestés partout dans le monde antique et pré-antique. C'est aussi le temps du nouvel an celtique, un moment privilégié aussi pour faire une pause et méditer sur les expériences de l'année qui se terminent et sur ses aspirations pour l'année à venir. Durant toute la saison sombre, nous sommes ainsi invités à nous régénérer et à nous purifier jusqu'au retour de la saison claire.

Les nuits de Samonios , selon le Druide Auetos : 

''Avec la moitié noire du miđ samon et plus particulièrement les 2, 3 et 4ème jours de l’atenouxtion nous arrivons à une époque très solennelle qui se trouve dédiés par les credimaroi à la mémoire de leurs morts. Quels que soient le jour, la quinzaine, le mois où de proches parents ont pu disparaître, leur trépas est commémoré durant les Trinoxtion samoni « Les trois nuits de retrouvaille [avec les Pères] ». 
Elles débutent le 2ème jour de l’atenouxtion du miđ samon-, soit lors du dernier quartier de lune quand le soleil est dans le signe du Crucos (Scorpion ), signe de Dits-Ater, le Père-destructeur dont les Celtes se disent issus.
Ouvrant la saison hivernale, la couleur symbolique de Samonios est le blanc. Le blanc du Nord, de la mort, qui absorbe l’être et l’introduit au monde lunaire et froid. C’est la couleur du deuil, du linceul, de tous les spectres et de toutes les apparitions. C’est la couleur des revenants, donc le l’Autre Monde.
Samonios est une fête d’obligation, à l’universalité contraignante, et une telle fête se célèbre dignement.
« C’était l’époque où les Ulates étaient dans la plaine de Murthemne et ils tenaient l’assemblée de Samain chaque année. Il n’y avait rien au monde qui n’était fait par eux à cette époque, si ce n’étaient des jeux, des réunions, pompe et magnificence, bonne chère et banquet. C’est de là que viennent les trois jours de Samain dans toute l’Irlande »
« …Tout homme des Ulates qui ne venait pas lors de la nuit de Samain à Emain perdait la raison et l’on dressait son tumulus et sa pierre le lendemain matin »
La fonction essentielle de cette assemblée est d’être une intermédiaire entre le monde humain et le monde des morts. A cette date l’autre monde est partout présent et on y accède encore bien plus vite si l’on se réunit là où il a coutume de se manifester, dans les endroits consacrés. L’éternité n’est pas non plus le lot normal des humains et, quand ils participent, il faut bien que quelqu’un les y aide. C’est à cette fin que les gens du Sedon viennent sur terre et que les druides les laissent faire. (...) ''
- Les nuits de Samonios, Forum DRUUDIACTO, réponse d'Auetos Druide C.C.C.
Le dernier chapitre est très intéressant étant donné que nous savons que les druides croyaient en l'immortalité de l'âme, à sa transmigration en vu d'une réincarnation. Ainsi, notre corps incarné dans la matière nous donne des limites, et ces limites, même dans le rituel, nous empêchent de nous connecter totalement à l'éternité. Les temps des Trinoxtion samoni sont ainsi un moment privilégié durant le cycle annuel afin de demander l'appui des esprits et âmes de nos ancêtres. Le culte des ancêtres serait également lié intimement à la croyance en l'immortalité de l'âme et à la réincarnation : 
''En effet, la croyance en l'immortalité de
l'âme dont, par exemple, on a pu reconstituer les
éléments de son apparition et de son cheminement
en Grèce ancienne, ne peut se développer sur
n'importe quel terreau. Comme l'a montré Erwin Rohde
(Rohde 1928), ce n'est pas le culte des âmes des
ancêtres qui a pu la faire naître. «La persistance de
la vie de l'âme, que le culte de celle-ci suppose et
garantit, est absolument liée au souvenir de ceux
qui lui survivent sur la terre, aux soins, au culte
qu'ils vouent à l'âme de leurs ancêtres. Si le
souvenir s'évanouit, si les soins pieux des vivants se
relâchent, l'âme du défunt est privée de l'élément qui,
seul, lui assurait encore un semblant de vie(p. 264).»''

-Visage de la mort et du mort en Gaule celtique ou la philologie et l'archéologie peuvent-elles faire bon ménage ? Jean Louis Brunaux .  http://www.persee.fr/docAsPDF/pica_0752-5656_1998_num_1_1_2284.pdf , p.259

On dit  culte et c'est dans le rituel et les gestes pieux que l'individu et sa famille peuvent assurer la persistance du bon souvenir des défunts de leur famille et de leur communauté pour faire persister leur mémoire et héritage. Il faut ''nourrir'' en quelque sorte ses ancêtres afin de leur permettre un meilleur contact, comme un ''pont'' que nous devons entretenir tous les jours entre leur demeure de séjour dans l'au-delà ( selon la transmigration de leur âme ? ) et notre monde des vivants.
Au-delà des simples considérations de prestiges et d'honneurs pour le clan familial, le lien intime ici entre l'individu et ses ancêtres doit également le rendre plus fort mentalement et plus apte à vivre sa vie selon la triade druidique : Faire le Bien, Horoner les dieux et Pratiquer le Courage. Aujourd'hui, le rituel quotidien aux ancêtres est d'autant plus pertinent que notre société  moderne tend au déracinement des individus et à leur aliénation culturelle et spirituelle et ce, peu importe leur origine...
Cleio Louernos

Source : Jean-Jacques Hatt , Mythes et dieux de la gaule 1.  


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Vidéo d'intérêt sur Youtube : 

Europe-Crânes – Icône. Mythe. Culte


https://www.youtube.com/watch?v=LWXHE2V9yR4

L’exposition « Crânes – Icône. Mythe. Culte. » englobe près de 150 crânes et têtes d’humains provenant de toutes les civilisations depuis le Paléolithique en passant par l’Egypte ancienne à nos jours
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